Afrique: le cri de colère des ventres creux.
Jeudi 26 juin 2008source : Africatime - auteur: kunnafoni (mai 2008).
En seulement quatre mois le prix des céréales a connu une hausse de 84%. Le riz spécialement en l’espace de 60 jours a flambé de 52%. Avec l’augmentation des tarifs de fret à cause du prix du pétrole qui n’a pas fini de grimper, ce sont tous les autres produits alimentaires et de grande consommation qui ont accusé le coup. Partout en Afrique, éclatent des manifestations de rue contre la cherté de la vie.
« Nous allons paralyser totalement Abidjan et les villes de l’intérieur pour nous opposer à la paupérisation extrême des populations.” Ce cri de désespoir vient de Marius Comoé. Le président par intérim de la Fédération des consommateurs actifs de Côte d’Ivoire n’en pouvait plus de voir ses compatriotes souffrir une deuxième misère après le conflit armé qui a opposé les fils du pays, ceux du Nord à leurs frères du Sud. Parce qu’on se cherche, comme on le dit en français d’Abidjan, pour dire que la vie est chère, trop chère même, la descente des populations dans les rues, les mères en tête, a fait craindre des troubles sérieux pour un pays sortant de guerre et où des velléités de déstabilisation de la part d’irrédentistes sont dénoncés régulièrement. Abidjan n’est pourtant pas le premier pays à connaître des manifestations populaires contre la cherté de la vie et les émeutes de la faim, comme on les appelle maintenant sans honte, n’ont pas commencé aux frontières du Mali. De l’Egypte au Sénégal, du Maroc au Mozambique, c’est comme une croix de fer qui a barré le continent. Au Nigeria, au Cameroun, en Mozambique, en Mauritanie, au Sénégal, au Burkina, en Madagascar… les populations sont sorties pour crier leur colère contre l’augmentation des denrées de première nécessité.
Le prix d’un repas a augmenté, en moyenne d’au moins 30% dans le tiers-monde. « Le problème n’est pas nouveau » rappelle Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. Il ajoute : « avant la flambée des prix, selon les chiffres de l’ONU, un enfant de moins de 10 ans mourait déjà de faim toutes les 5 secondes. » Mais cette fois-ci il ne s’agit pas seulement de manque de nourriture, mais d’un problème économique de pure spéculation financière.
Spéculation financière
Les détenteurs de capitaux, n’ont pas trouvé meilleurs placements pour leur argent afin d’en tirer toujours plus de bénéfices, que dans les céréales. Entre les mois de janvier et février, les capitaux spéculatifs ont fait ainsi bondir les prix des matières premières, notamment le maïs et le riz, jusqu’à 70% sur la place financière londonienne comparé aux prix pratiqués à la même période l’année dernière. Concernant spécialement le riz, son coût est passé, en seulement six mois de 420 dollars à 570 dollars la tonne à la bourse de Chicago. La Thaïlande, un des principaux producteurs de riz a connu, en une seule journée, début mars une hausse de plus de 30% de cette denrée devenue le nouveau filon des spéculateurs qui ont également pris en otage la culture de maïs pour produire du carburant en remplacement du pétrole, lui aussi de plus en plus cher. Rien que l’année dernière, la facture des pays pauvres pour l’importation de céréales a augmenté de 37% et pourrait s’aggraver lourdement cette année avec une hausse attendue de 56%, à en croire le directeur général de la Fao, le sénégalais Jacques Diouf qui lance un appel aux dirigeants du monde pour une conférence sur la sécurité alimentaire mondiale à Rome du 3 au 5 juin. L’écologiste Noël Mamère en France, ne peut taire sa colère « Derrière cette manipulation spéculative, on retrouve tout d’abord les acteurs de l’agriculture industrielle, les entreprises de la chimie et des semences. Ce sont les mêmes « salopards » […] ces multinationales et leurs amis des industries du pétrole, de l’automobile et de grandes banques qui investissent dans la filière éthanol et ont intérêt à la voir se développer » écrit-il sur son blog.
Dumping agricole
Ce que Jean Ziegler, sociologue suisse et rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation appelle la destruction systématique de l’agriculture vivrière et la qualifie, sans faillir, de “crime contre l’humanité”. «Quand on lance, aux Etats-Unis, grâce à 6 milliards de subventions, une politique de biocarburant qui draine 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire, on jette les bases d’un crime contre l’humanité pour sa propre soif de carburant», déclare t-il dans le journal français Libération. Cette pratique de vendre sur les marchés extérieurs à des prix inférieurs aux coûts de production détruit systématiquement l’agriculture vivrière africaine. L’Europe en tête, avec sa politique agricole commune, a payé à ses paysans, en 2006, plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. Résultat, on trouve partout en Afrique, sur tous les marchés, du moins dans les villes capitales et certaines grandes agglomérations urbaines, des denrées importées qui décourage le paysan local, le met en danger dans sa subsistance même. Près d’une quarantaine de pays africains, sur les 52 que compte le continent, ont une économie essentiellement agricole tenue par des paysans avec des moyens rudimentaires. Rien que pour notre pays le Mali, les subventions américaines ont fait perdre 43 millions de dollar pour le secteur coton alors que le gouvernement recevait seulement 37 millions de dollar d’aide de la part du gouvernement américain.
Irresponsabilité politique
Mais ce ne sont ni aux européens, ni aux américains que nous devons nous en prendre. “Le développement d’un pays incombe à son peuple et à ses dirigeants, pas à la Fao, ni aux Ong” rétorque Jacques Diouf interpellé par les journalistes notamment africains lors du point de presse qu’il a animé à Paris le 23 avril. Le directeur général de la Fao déclare que seulement 7% des terres arables du continent sont à ce jour exploité. Concernant l’Afrique au sud du Sahara, ce chiffre tombe à 3%. Devons-nous continuer à laisser nos frontières ouvertes aux produits moins chers, puisque subventionnés, ou devons-nous développer une agriculture locale pour notre indépendance alimentaire ?
That is the question. O.B.
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